Un département, deux réalisateurs venus d’ailleurs, et une question simple : qu’est-ce qui fait d’un lieu un chez-soi ? Avec « Ardèche », long métrage de 1h35 signé John Dauvin et Gabriel Campina, une démarche d’attractivité se transforme en objet cinématographique. Le résultat interroge autant les habitants que les professionnels du marketing territorial.
Ardèche, le film : un récit qui dépasse la carte postale
Tout part d’une série de vidéos tournées en 2024, « Ils ont choisi l’Ardèche ». Florent Soubrillard, chargé de développement, y collabore avec deux cinéastes installés dans le département. De ces échanges naît l’envie d’un long métrage consacré au lien entre les habitants et leur territoire.
Le casting n’a rien d’ordinaire. John Dauvin est né en Inde, Gabriel Campina au Brésil ; tous deux sont devenus Ardéchois de cœur. Après Regards Croisés (2024), consacré au handicap, ils signent ici leur deuxième film et se mettent eux-mêmes en scène.
En voiture, en canoë ou en montgolfière, le duo traverse les vallées encaissées, les villages de pierre et les gorges. Les paysages servent de décor, jamais de argument principal : ce sont les rencontres qui structurent le récit. La question posée reste intime et universelle : qu’est-ce qui attache une personne à un lieu ?
De la marque Émerveillés par l’Ardèche au film promotionnel
La marque « Émerveillés par l’Ardèche » a été créée pour inscrire le département dans une démarche globale d’attractivité. Son objectif : fédérer des « émerveilleurs » autour d’une mission commune, renforcer concrètement l’image du territoire et son rayonnement.
Le passage de la campagne d’image au cinéma ne relève pas de l’improvisation. Il illustre une évolution sensible des stratégies de communication publique territoriale : produire un récit plutôt qu’un slogan, montrer des trajectoires plutôt que des panoramas.
Le film promotionnel classique vante un patrimoine et des équipements. Ici, la caméra suit des individus, leurs pratiques, leurs transmissions. Cette approche déplace la communication vers la narration, avec un bénéfice attendu sur le tourisme comme sur l’installation de nouveaux habitants.

Financer un film sans distributeur : 120 000 euros levés
Un long métrage ne se monte pas sur une bonne intention. L’association Émerveillée par l’Ardèche apporte un premier financement, puis la production va chercher l’argent ailleurs : campagne participative sur Ulule auprès des Ardéchois, fonds privés, subventions du Conseil départemental et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes.
| Source de financement | Nature de l’apport | Rôle dans le projet |
|---|---|---|
| Association Émerveillée par l’Ardèche | Financement initial | Amorçage et crédibilité du projet |
| Campagne Ulule | Financement participatif citoyen | Mobilisation des habitants et appropriation locale |
| Partenaires privés | Mécénat et soutiens économiques | Complément de budget |
| Conseil départemental, Région Auvergne-Rhône-Alpes | Fonds publics | Sécurisation de la production |
| Total | Près de 120 000 euros | Finalisation du long métrage |
Le montage final tient du pari : 1h35 sans distributeur ni diffuseur, ce que les intéressés qualifient eux-mêmes de « belle anomalie » dans l’économie du cinéma. Les messages portés restent lisibles et assumés.
- Le respect du vivant et la place de l’humain dans les équilibres naturels
- Le temps long, contre l’immédiateté des campagnes d’image
- L’hospitalité et l’ouverture à ceux qui arrivent
- La transmission entre générations et entre habitants
- Une formule qui résume la démarche : « L’important n’est pas de naître en Ardèche, mais d’être en Ardèche »
17 septembre 2026 : une sortie qui fait salle comble
La première officielle s’est tenue le 17 septembre 2026, lors de la Grande fête des 10 ans des Émerveillés par l’Ardèche. Environ 700 « émerveilleurs » y étaient réunis, selon les organisateurs.
Depuis, chaque séance affiche complet dans les salles du département. Plus de 5 800 spectateurs ont vu le film au cours des 18 premiers jours d’exploitation. La diaspora ardéchoise et quelques personnalités relaient l’événement dans les réseaux métropolitains, prolongeant le rayonnement du projet au-delà des frontières du territoire.
Ce bouche-à-oreille localisé constitue un indicateur utile : la identité territoriale fonctionne d’autant mieux qu’elle est portée par des voix singulières, reconnaissables par les habitants eux-mêmes.
Après les cinémas ardéchois : quelle diffusion hors du département ?
La sortie en salles et dans les théâtres ardéchois ne clôt pas l’opération. Une stratégie de distribution hors Ardèche est en cours d’élaboration, avec des projections ciblées auprès des scolaires, des collèges, des EHPAD, des entreprises et des offices de tourisme.
Le film devient alors un support de médiation autant qu’un objet culturel. Les professionnels du marketing de l’émotion et du désir d’évasion y trouveront un cas concret : l’attachement se construit par la rencontre, pas par la démonstration.
La tournée imaginée du Nord au Sud du département prolonge cette logique. Elle transforme la projection en événement de proximité, avec ses habitants comme premiers ambassadeurs. Le suivi de l’aventure se fait sur le compte Instagram « Ardèche le Film ».
Ce que ce film enseigne aux stratégies d’attractivité
Trois enseignements se dégagent de l’opération. D’abord, le récit incarné produit plus d’effet qu’un inventaire d’atouts : un lieu se raconte par ceux qui le pratiquent. Ensuite, le financement participatif ne sert pas seulement à lever des fonds ; il crée une communauté qui se sent co-productrice du projet. Enfin, la diffusion hors les murs élargit la cible sans diluer le message.
Le cas ardéchois s’inscrit dans un mouvement plus large de professionnalisation des démarches d’attractivité et de gouvernance territoriale. Les collectivités y investissent des budgets comparables à ceux d’une campagne classique, mais avec une durée de vie bien supérieure.
Reste une condition de réussite, souvent sous-estimée : la cohérence entre l’image projetée et l’expérience réelle offerte aux visiteurs comme aux nouveaux arrivants. Un film peut ouvrir une porte ; c’est le patrimoine vivant, les services et l’accueil qui font entrer les gens. Le marketing territorial ne remplace pas la politique publique : il la rend visible.
